Ressources Sensibles : ce que l'art peut encore révéler

Article dans le magazine Art Mag, Delphine Jonckheere, mai 2026

À Genève, la biennale (re)connecting.earth déploie un parcours entre art, science et territoire pour interroger notre dépendance aux ressources naturelles. Entre observation sensible et réflexion critique, le projet explore une question essentielle : comment rendre perceptibles des systèmes complexes sans en réduire la portée ?

Ici, l’exposition ne commence pas dans un espace clos. Elle s’étire, se disperse, oblige à marcher, à regarder autrement. Le long de la Voie verte, entre Genève et Annemasse, les œuvres s’inscrivent dans un territoire déjà traversé par des flux, humains, matériels, économiques. Le paysage n’est pas un simple décor : il devient un point d’ancrage, une surface d’attention. Avec (re)connecting.earth, l’association art-werk propose un parcours où les ressources naturelles apparaissent moins comme un thème que comme un ensemble de relations.

Extraction, transformation, circulation : autant de processus qui façonnent nos environnements tout en restant souvent invisibles dans nos usages quotidiens. Dans ce contexte, l’art agit comme un outil de déplacement du regard. Il ne s’agit pas tant d’apporter des réponses que de rendre perceptibles certaines dynamiques, parfois diffuses, parfois difficiles à saisir. Le dialogue avec les sciences, revendiqué par le projet, prolonge cette approche en ouvrant un espace de circulation entre formes sensibles et savoirs.

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Bernard Vienat, commissaire de l'exposition

Le commissariat : organiser le regard

Plutôt que d’imposer une lecture unifiée, le commissariat cherche à faire coexister différents points de vue. Comme l’explique Bernard Vienat, la biennale s’ancre dans un territoire précis, celui de la Voie verte, qui relie la Comédie de Genève à la Villa du Parc, tout en portant en lui une histoire matérielle.

« Ce lien n’est pas seulement pratique. Il fait partie intégrante du projet. Ce territoire permet de mettre en relation une réalité très locale […] avec des enjeux beaucoup plus larges liés à l’extraction et à la circulation des ressources à l’échelle globale. »

L’approche se veut volontairement concrète. Plutôt que de rester dans un discours abstrait, le projet s’attache à des éléments tangibles, sable, énergie, sols, infrastructures, afin de rendre perceptibles les chaînes de transformation qui structurent nos environnements. Sans chercher à imposer une seule lecture, la biennale revendique une pluralité de regards, artistiques, scientifiques, parfois politiques, et laisse place à des interprétations ouvertes. Une manière de maintenir la complexité des enjeux, tout en les rendant accessibles.

D’une œuvre à l’autre, les ressources apparaissent sous des formes multiples : matière, flux, système. Ce sont ces déplacements de regard qui astructurent le parcours.

Trois artistes, Trois manières d’aborder les ressources

Ana Alenso - rendre sensible l’extraction

Chez Ana Alenso, la ressource ne se limite pas à une matière : elle est indissociable des territoires, des infrastructures et des relations qu’elle engage. Son travail s’appuie sur des recherches de terrain menées dans des contextes d’extraction, où l’expérience se construit au fil des rencontres et des observations.

«Chaque mine, chaque infrastructure industrielle que j’ai visitée a laissé une trace dans mon travail […] non seulement visuelle, mais aussi relationnelle, parfois matérielle et physique. »

Ce qui l’intéresse, ce sont ces traces invisibles, celles laissées par les industries, les communautés ou les environnements. L’œuvre ne cherche pas à représenter ces systèmes de manière frontale, mais à en restituer une forme d’expérience sensible, presque incarnée.

« L’œuvre devient une invitation […] à ressentir, dans le corps, le rythme d’un monde organisé autour de l’extraction. »

Dans le contexte de la biennale, cette approche résonne particulièrement : l’extraction n’apparaît plus comme un phénomène distant, mais comme un système auquel chacun participe, à travers les usages et les objets du quotidien.

Ana Alenso, The mine gives, the mine takes, 2020.

Ana Alenso, Lo que la mina te da, la mina te quita , 2020, installation. ©Ana Alenso

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Séverin Guelpa, Energy as a Vehicle , 2026, Installation sonore immersive à la Comédie de Genève, mock up.

Séverin Guelpa - écouter les flux invisibles

Avec Séverin Guelpa, l’attention se déplace vers des phénomènes plus diffus. Son travail s’intéresse aux flux qui traversent la ville, réseaux, circulations, infrastructures, et qui structurent nos environnements sans être directement perceptibles.

« S’intéresser aux flux d’une ville, c’est parler de ses entrailles […] capter les flux qui circulent sous nos pieds […] c’est une manière de parler de notre consommation mais aussi de se reconnecter au sol. »

L’œuvre propose une expérience sensorielle du territoire, invitant à percevoir la ville comme un organisme vivant, traversé de circulations invisibles.

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Gabriel Massan, How Do We Get There ? , 2024, 3D Animation, 13’21’, en boucle. © Gabriel Massan

Gabriel Massan - imaginer d’autres systèmes

Le travail de Gabriel Massan introduit un déplacement vers des formes spéculatives. À travers des univers hybrides, entre réel et numérique, il explore des systèmes où les ressources deviennent des éléments de narration.

« L’environnement est au centre de mes récits […] certaines ressources sont abondantes, d’autres rares. »

En jouant sur des logiques d’abondance et de rareté, il propose une autre manière d’aborder les enjeux écologiques, non pas en les représentant directement, mais en les reconfigurant dans des espaces possibles.

Ce que met en jeu (re)connecting.earth, ce n’est pas seulement une réflexion sur les ressources, mais une manière de les rendre sensibles, c’est-à-dire perceptibles, situées, parfois instables. Dans un contexte où les questions écologiques traversent fortement le champ artistique, la biennale semble moins chercher à produire un discours qu’à ouvrir un espace d’attention. Un espace où les œuvres ne résolvent pas les tensions qu’elles évoquent, mais les maintiennent actives. C’est peut-être là que se situe leur portée : dans cette capacité à faire coexister différentes approches, sans en imposer une seule, et à laisser au regardeur la possibilité de circuler entre elles.

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